Les troubles grammaticaux dans les pathologies développementales du langage oral: déficit spécifique ou limitations de ressources dans lacquisition des verbes ?
M.A. Schelstraete & F. Pizioli
Université catholique de Louvain
Article paru dans les Cahiers de la SBLU (2004), n°16, 19-25.
Dans le texte ci-dessous, nous présentons le projet de thèse de Fabrizio Pizzioli, boursier FSR à lUCL et terminons par quelques considérations cliniques relatives au traitement des troubles grammaticaux chez lenfant.
Introduction
Dans toute langue, des relations de nature hiérarchique régissent les combinaisons déléments dans les énoncés que nous produisons ou que nous comprenons. En français, par exemple, le verbe saccorde en nombre et en genre avec le sujet (ex. Les portes ont été peintes) ; la morphologie verbale est donc en partie gouvernée par le sujet (en partie, parce que les flexions temporelles et aspectuelles sont aussi de lordre du discours). Par ailleurs, le verbe dun énoncé gouverne également les compléments quil autorise (ex. Lâne mangeait les fleurs) ou quil exige (ex. La grotte abritait un dragon/ * la grotte abritait).
Chez ladulte, les mécanismes qui gouvernent, à loral, la morphologie verbale ou les compléments du verbe son « cadre syntaxique » - sont des opérations rapides, automatiques. Ce nest pas pour autant quelles ne requièrent pas de ressources de traitement, ni un certain contrôle. Des travaux en psycholinguistique (e.g. Shapiro, Zurif & Grimshaw, 1989) ont par exemple montré que le traitement dun verbe est plus complexe si son cadre syntaxique lest aussi (ex. nager vs donner quelque chose à quelquun).
Dans le domaine du développement pathologique, la complexité et le coût de la gestion des relations de dépendance à distance est particulièrement frappante chez les enfants qui présentent des troubles développementaux du langage oral (ci-après TDL). On observe en effet chez ces enfants des difficultés importantes à utiliser correctement les flexions verbales (e.g. Leonard, Miller, Grela, Holland, Gerber, & Petucci, 2000) ainsi quà acquérir et utiliser les verbes (e.g. Conti-Ramsden, & Jones, 1997 ; Parisse & Le Normand, 2002 ; Watkins, Rice, & Molz, 1993). Plus précisement, plusieurs recherches récentes montrent que les enfants avec TDL éprouvent des difficultés à utiliser la structure en argument des verbes, leurs performances se dégradant lorsque la complexité de cette structure augmente (Grela & Leonard, 2000; Thordardottir & Weismer, 2001; 2003). La notion de « structure en argument » englobe celle de cadre syntaxique définie plus haut et se définit comme suit : la structure en argument dun verbe donné comprend les relations syntaxiques (sujet, objet direct, etc.) exigées par ce verbe. Par exemple, la structure en argument du verbe « acheter» est composée dun sujet et dun objet direct (verbe transitif) alors que la structure en argument du verbe « dormir » ne contient quun argument, le sujet (verbe intransitif). De plus, chaque argument du verbe est associé à un rôle thématique qui détermine la relation sémantique (agent, patient, etc.) que largument entretient avec le verbe. Enfin, la représentation du verbe contient également les informations sur le type de syntagme requis, informations dites de « sous-catégorisation » (ex. Pour le verbe « donner », Syntagme Nominal pour le sujet et lobjet direct mais Syntagme Prépositionnel pour lobjet indirect : « donner quelque chose à quelquun »). La structure en argument dun verbe peut ainsi être relativement simple (ex. Paul court : un argument) ou beaucoup plus complexe (ex. Paul donne un livre à Henri : trois arguments). Toutes les informations de nature lexico-syntaxique que cette structure comporte sont encodées dans la représentation du verbe en mémoire et utilisées en compréhension et en production lors de laccès à létiquette lexicale du verbe (cf. par ex. Shapiro, Zurif & Grimshaw, 1989, Schelstraete, 1996, Taraban & McClelland, 1988).
Projet de recherche de F. Pizzioli (Boursier FSR, UCL)
Le contrôle des relations de dépendance à distance fait actuellement lobjet dune controverse théorique dans le domaine des troubles développementaux du langage oral chez lenfant. Schématiquement, on peut considérer que deux courants théoriques sopposent pour expliquer les difficultés liées au verbe et aux contrôles quil requiert (Leonard, 1998 ; Maillart, Schelstraete & Hupet, 2004) :
Selon lhypothèse dun déficit linguistique spécifique à la grammaire, les enfants avec des troubles développementaux du langage (ci-après enfants TDL) construiraient une représentation syntaxique qui ne spécifie pas complètement les relations entre les différents constituants dun énoncé (Hypothèse dun déficit représentationnel des relations de dépendance, van der Lely, 1990, 2003). Ce déficit entraverait la construction de la structure en arguments des verbes, surtout si cette structure est complexe. Selon lhypothèse dun déficit représentationnel, les relations de dépendance entre le verbe et ses arguments seraient sous-spécifiées chez les enfants avec TDL, nautorisant alors pas un contrôle correct du verbe sur ses arguments.
Une seconde hypothèse, lhypothèse dune limitation excessive des ressources de traitement, propose que les difficultés des enfants TDL avec les structures en argument complexes viennent du fait que le système de traitement de linformation verbale est trop rapidement surchargé (Bishop, 1992). En conséquence, il ne peut traiter suffisamment vite ou précisément les structures complexes alors que les structures plus simples posent moins de problèmes : les premières impliquent en effet une quantité plus importante de matériel verbal à traiter (ex. Paul pose le papier sur le bureau) que les secondes (ex. Paul nage). Ce ne serait donc pas un déficit spécifique qui empêcherait les enfants TDL de procéder au contrôle de la structure en arguments mais une limitation excessive des ressources de traitement (cf. Maillart & Schelstraete, 2002 pour des données confirmant cette hypothèse). Cette limitation pourrait provenir dun déficit phonologique initial empêchant les enfants TDL de maintenir et de traiter adéquatement linformation verbale (cf. Maillart, Schelstraete & Hupet, 2004).
Les recherches proposées dans le cadre de la thèse de doctorat de Fabrizio Pizzioli nous permettront de tester des prédictions départageant ces deux cadres théoriques. Nous utiliserons des tâches de répétition, de production et de compréhension dénoncés ainsi que des paradigmes dapprentissage et des analyses de langage spontané, en comparant les performances denfants TDL présentant des troubles grammaticaux à celles denfants normaux. Par exemple, il est possible de construire des énoncés dans laquelle on manipule la structure en arguments (simple vs complexe) et la longueur des énoncés (court vs long). Lhypothèse dun déficit linguistique spécifique prédit que seule la complexité argumentale devrait jouer un rôle et non la longueur. Par contre, lhypothèse de limitations de traitement suppose que seule la quantité de matériel verbal à traiter est déterminante : les structures en argument les plus complexes sont plus difficiles à traiter parce quelles sont les plus longues ; tant la complexité que la longueur sont donc susceptibles davoir un effet. Nous testerons cette prédiction en manipulant indépendamment la longueur et la complexité argumentale des énoncés. Pour la manipulation de la longueur, les énoncés seront composés dun verbe intransitif et accompagnés dun ou deux compléments optionnels ou « adjoints » (qui ne sont donc pas des arguments), ex. lenfant est tombé de léchelle (un adjoint) vs lenfant est tombé de léchelle dans la cour (deux adjoints)). Lutilisation dadjoints permet de varier la longueur des énoncés sans modifier la complexité argumentale. Pour la manipulation de la complexité argumentale, les énoncés seront composés dun verbe transitif avec deux ou trois arguments le sujet étant un argument obligatoire, les verbes ont toujours un argument (ex. lenfant a acheté de la viande (deux arguments) vs lenfant a posé le panier sur la table (trois arguments). Des tâches de répétition dénoncés, de production induite et de compréhension seront proposées aux enfants. Pour les tâches de production induite, on donne les mots à utiliser (ex. ours donner miel castor) avec un support imagé et lenfant doit produire lénoncé correspondant (« lours donne du miel au castor). Pour les tâches de compréhension, lenfant entend un énoncé et voit une image qui correspond ou non au sens de lénoncé (tâche de vérification). Lhypothèse dun déficit représentationnel prédit que seuls les énoncés les plus complexes en terme de structure argumentale seront plus difficiles à traiter alors que selon lhypothèse de limitations de ressources, ce sont les énoncés longs complexes ou non en terme de structure arguments- qui seront les plus difficiles à traiter.
Implications cliniques
Toutes ces considérations peuvent sembler bien théoriques et éloignées des préoccupations quotidiennes du clinicien. En clinique, on peut évidemment se contenter dune intervention qui fait limpasse sur la cause supposée des troubles morphosyntaxiques, comme cest le cas par exemple des techniques se basant sur une approche descriptive du développement grammatical type « LARSP » (Crystal, Fletcher & Garman, 1989). Ces techniques, dont certaines sont relativement anciennes, consistent à faire répéter, imiter, ou encore à faire produire les structures ciblées en utilisant un support visuel (couleurs, pictogrammes) pour travailler ces structures (cf. Paul, 1996 ; Fey & Proctor, 2000 ; Lewis & Penn, 1996). Même si elles sont relativement « athéoriques », de telles techniques présentent toutefois lavantage de permettre dintroduire une progression dans la prise en charge et de travailler de manière systématique. Par ex., avec le système LARSP, on amènera lenfant à passer par les différentes étapes de développement morpho-syntaxiques de manière à ce quil atteigne, si possible, un niveau correspondant à son âge mental. Par exemple, si un enfant de 4 ans est encore au stade des énoncés à deux mots (Stade II), on va commencer par consolider son langage en lui apprenant une grande variété dénoncés à deux éléments (cf. relations sémantiques de Brown). Ensuite, on lui apprendra les structures qui apparaissent normalement au Stade III, avant de passer au stade auquel il devrait normalement se trouver.
Parmi les interventions théoriquement motivées, on relèvera la technique préconisée par Tallal dans le cadre de son hypothèse dun déficit des traitements séquentiels rapides (Tallal et al., 1996 ; Tallal, 2000), des techniques qui mettent à profit les travaux en pragmatique (rôle des expansions et des reformulations, cf. Nelson et al., 1996 ; Fey & Proctor, 2000), ou des techniques inspirées des modèles de production du langage chez ladulte (Bryan, 1997). Par rapport au débat théorique évoqué ci-dessus (déficit représentationnel vs déficit des ressources de traitement), on trouve ainsi des techniques se basant sur lhypothèse dun déficit représentationnel (cf. Ebbels & van der lely, 2001) ou des technique de diminution de la charge en mémoire préconisée par des auteurs postulant un déficit des ressources de traitement : ralentissement du débit, accentuation accrue de certains éléments, utilisation de supports visuels, par exemple des gestes ou des pictogrammes, recours à des scripts (épisodes de la vie quotidienne très fréquents) ou à du vocabulaire très connu (cf. Ellis Weismer, 2000 pour une synthèse).
Ainsi quon le voit, les recherches scientifiques sur la nature des troubles ont des implications directes sur la façon dont le traitement peut être conçu, même si, dans certains cas, des approches athéoriques se révèlent dune certaine efficacité. Toutefois, si lon veut maximaliser cette efficacité, des techniques théoriquement fondées sont sans aucun doute préférables, quitte à combiner différentes techniques lorsque le débat théorique nest pas résolu.
Références
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