Prévention des troubles du langage écrit et du calcul. Marie Van Reybroeck, Véronique Leroy & M.-A. Schelstraete
marie.vanreybroeck@ulb.ac.be ; veronique.leroy@psp.ucl.ac.be
Université catholique de Louvain
Article paru dans les Cahiers de la SBLU (2004), n°16, 40-44. Présentation de la Recherche-action « Mise au point de stratégies éducatives pour le cycle 5-8 visant à améliorer les compétences en langage oral et à favoriser l'apprentissage des mathématiques chez des enfants francophones de milieu moins favorisé»
Projet financé par la Communauté Française de Belgique, Administration générale de lenseignement et de la recherche scientifique (Durée du projet: septembre 2003 - Août 2005) - Promoteurs du projet : M.-A. Schelstraete (UCL), Jacques Grégoire (UCL), Alain Content (ULB), Christine Gadisseux (Haute Ecole Leonard de Vinci, Parnasse) - Chercheurs engagés sur le projet: Véronique Leroy (UCL) et Marie Van Reybroeck (ULB)
Contexte théorique
Lenfant acquiert sa langue maternelle selon ses potentialités propres, mais également en fonction de son environnement linguistique, de son environnement familial. Le langage se transmet au sein des interactions verbales entre lenfant et ses parents ou son entourage. Le niveau de langage maîtrisé par les parents influence donc de façon prépondérante lacquisition de la langue maternelle. A titre dexemple, Pourtois a observé que « à 5 ans, lenfant a intériorisé plus des huit dixièmes de la singularité sociale des habiletés syntaxiques de son milieu » (Pourtois, Desmet et al., 2001).
Selon le niveau social, des différences sont observées chez ladulte notamment dans lutilisation de la langue en tant que moyen de communication, ainsi que dans la qualité de lexpression orale. Les adultes de milieux sociaux défavorisés utilisent généralement un langage plus pauvre aux niveaux grammatical et lexical, un langage descriptif et implicite, cest-à-dire un langage qui concerne les situations immédiates. Bernstein a nommé ce type de langage le code « restreint ». Par opposition, les adultes de milieux sociaux favorisés utiliseraient, outre le langage restreint, un code « élaboré » formellement plus complexe qui aborderait des significations générales et des représentations davantage abstraites (Bernstein, 1975). Au niveau fonctionnel, les adultes de milieux sociaux défavorisés pratiqueraient moins de situations de discours différentes que les parents de milieux favorisés. Ils fourniraient de ce fait à leur enfant moins doccasions dêtre confronté à diverses situations de langage telles que le dialogue, la dénomination, largumentation, le récit, etc. (Esperet, 1987).
Ainsi influencés par lenvironnement initial, les enfants issus de milieux sociaux défavorisés acquièrent des compétences langagières moins développées par rapport aux enfants de milieux sociaux favorisés. Plusieurs études ont montré des différences notamment dans les compétences lexicales et morpho-syntaxiques (Esperet, 1987 ; Hart & Risley, 1995, cité dans Wasik & Bond, 2001) et référentielles (Esperet, 1987). Par exemple, ils ont des difficultés pour faire deviner une image uniquement en la décrivant à un autre enfant qui ne voit pas cette image.
Dès les premières années de lenfance, des différences entre milieux sociaux sont ainsi observées dans lacquisition de la langue française parlée. Or, les compétences en langage oral sont un des prédicteurs les plus significatifs de la facilité avec laquelle la lecture et lécriture seront ultérieurement appris (notamment, Florin, Guimard et al., 2002, Morais & Robillart, 1998, Storch & Whitehurst, 2002). En effet, plusieurs auteurs observent que les performances des enfants en langage oral sont corrélées aux résultats que ces mêmes enfants obtiennent en lecture et en écriture quelques temps plus tard. La connaissance du vocabulaire, les compétences syntaxiques, les capacités de perception et de production de la parole sont autant de compétences en langage oral qui influencent lapprentissage du langage écrit. Plusieurs auteurs ont ainsi observé que les enfants issus de milieux sociaux défavorisés présentent une faible conscience phonologique, ce qui compromet leur apprentissage du système écrit (Burt, Holm et al., 1999 ; Raz & Bryant, 1990, Wallach, Wallach et al., 1977).
Par ailleurs, les compétences en langage oral sont fortement liées aux performances mathématiques. En effet, lenfant débute en apprenant la « litanie » des nombres à loral et cette « chaîne verbale » est un des fondements des apprentissages mathématiques. Une difficulté de langage oral pourra ainsi entraver lapprentissage de la chaîne verbale qui à son tour se répercutera sur le développement des compétences mathématiques. Plus tard, la maîtrise de la langue orale sera déterminante dans la compréhension des problèmes arithmétiques verbaux. Les enfants issus de milieux sociaux défavorisés, présentant une faible maîtrise du vocabulaire et de la syntaxe, sont susceptibles dêtre en difficulté pour lapprentissage de la chaîne verbale, ainsi que lors de la résolution des problèmes arithmétiques verbaux (Fayol, 1990).
En outre, le sens que lenfant attribue aux compétences à apprendre nest pas sans influence sur laccès à la compétence. Les représentations quont les enfants de lécrit, cest-à-dire la compréhension de sa nature, de sa fonction, de la manière dont il est utilisé, jouent un rôle dans lapprentissage (Ferreiro, 1988 ; Maillart & Schelstraete, 2001). Les enfants de milieux sociaux défavorisés ont généralement moins de contact avec lécrit. Ils grandissent dans un milieu où ce moyen de communication est peu valorisé, étant peu utilisé comme source dinformation et de loisir. Cest généralement dans ces milieux que le taux dillettrisme est le plus élevé (Maillart & Schelstraete, sous presse). Au niveau du suivi éducatif, les parents de ces milieux développent peu dactivités daccompagnement autour de lécrit (Prêteur & Vial, 1997). Le faible rapport quotidien que ces enfants ont avec lécrit peut ainsi entraver lacquisition des compétences de lecture et décriture.
Objectif de la recherche
Lobjectif de la recherche sinscrit dans la philosophie des Socles de compétences en français : « Sapproprier la langue française, cest travailler à acquérir le langage de référence de tout apprentissage, cest développer laptitude et le plaisir à communiquer, cest accéder à la culture. » (Ministère de la Communauté française, 1999). Il sagit de proposer des stratégies éducatives spécifiquement destinées aux enfants issus de milieu social moins favorisé. Ces stratégies ont pour objet de favoriser le développement langagier oral en lien avec lapprentissage du langage écrit et des mathématiques. Une première stratégie porte sur lenrichissement du vocabulaire et des compétences grammaticales, à laide notamment de la pratique des histoires lues. Ce support permettra également de travailler avec les enfants les représentations de lécrit. Une seconde stratégie a pour objectif le développement des compétences métaphonologiques. Enfin, une troisième stratégie vise à aider lenfant à maîtriser la chaîne verbale, ainsi quà se construire une représentation pertinente des problèmes arithmétiques verbaux.
Méthodologie de la recherche
La méthodologie générale de la recherche consiste à proposer à de petits groupes d'enfants des prises en charges ciblées. Les progrès seront évalués, de manière individuelle, à l'aide de pré-tests et post-tests spécifiques aux différentes stratégies éducatives, permettant d'identifier les effets de chacune des stratégies sur le développement des enfants. Nous effectuerons également un suivi longitudinal et une réévaluation des enfants pour confirmer les effets de cette intervention à plus long terme.
Les résultats de cette recherche permettront de formuler des suggestions de «principes » pédagogiques adaptés aux enfants du début de cycle 5-8. Plus concrètement, le matériel utilisé, les exercices et les épreuves d'évaluation pourront être mis à la disposition des enseignants, par exemple, via un site internet ou une brochure explicative. Des suggestions d'adaptations possibles au fonctionnement de la classe seront également proposées. A suivre dans un des prochains Cahiers de la SBLU
Références
Bernstein, B. (1975). Langage et classes sociales. Paris : Minuit.
Burt, L., Holm, D. & Dodd, B. (1999). Phonological awareness skills of 4-year old British children: an assessment and developmental data. International Journal of Language & Communication Disorders, 34, 311-335.
Esperet, E. (1987). Aspects sociaux de la psychologie du langage. In J. A. Rondal & J. P. Thibaut (Eds). Problèmes de psycholinguistique (pp. 327-389). Liège : Pierre Mardaga.
Fayol, M. (1990). L'enfant et le nombre: le comptage et la résolution de problèmes. Neuchâtel: Delachaux & Niestlé.
Ferreiro, E. (1988). L'écriture avant la lettre. In H. Sinclair (Eds). La production de notation chez le jeune enfant : langage, nombre, rythme et mélodie (pp. 17-70). Paris : PUF.
Florin, A., Guimard, P. & Nocus, I. (2002). Les évaluations des enseignants et la prédiction des compétences langagières de leurs élèves: études longitudinales à l'école maternelle et élémentaire, Le Langage et l'Homme, 37, 175-189.
Maillart, C. & Schelstraete, M. A. (2001). Des gribouillis aux premières lettres: le développement précoce de lécrit, Le Langage et lHomme, 36, 103-120.
Maillart, C. & Schelstraete, M. A. (sous presse). Approche psycholinguistique des difficultés orthographiques des personnes illettrées. Question de Logopédie.
Morais, J. & Robillart, G. (1998). Apprendre à lire aux cycles des apprentissages fondamentaux. Paris : Odile Jacob.
Pourtois, J. P., Desmet, H. & Nimal, P. (2001). Handicaps sociaux. In J. A. Rondal & A. Comblain (Eds). Manuel de psychologie des handicaps (pp. 315-357). Sprimont, Mardaga.
Prêteur, Y. & Vial, B. (1997). Rapports à l'écrit et à l'école de la famille et de l'enfant en 1re année du cycle des apprentissages fondamentaux. In C. Barré-De Miniac & B. Lété (Eds). L'illettrisme, de la prévention chez l'enfant aux stratégies de formation chez l'adulte. Bruxelles : De Boeck Université.
Raz, I. S. & Bryant, P. (1990). Social background, phonological awareness and children's reading, British Journal of Developmental Psychology, 8, 209-225.
Storch, S. A. & Whitehurst, G. J. (2002). Oral language and code-related precursors to reading: evidence from a longitudinal structural model, Developmental Psychology, 38, 934-947.
Wallach, L., Wallach, M. A., Dozier, M. G. & Kaplan, N. E. (1977). Poor children learning to read do not have trouble with auditory discrimination but do have trouble with phoneme recognition, Journal of Educational Psychology, 69, 36-39.
Wasik, B. A. & Bond, M. A. (2001). Beyond the pages of a book: interactive book reading and language development in preschool classroom, Journal of Educational Psychology, 243-250.
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